La Compagnie des hommes

d’Edward Bond

Synopsis

Au terme d'une vie couronnée de succès, le géant Oldfield, PDG et principal actionnaire de la puissante compagnie d'armement qui porte son nom, hésite à passer le « flambeau » à son jeune fils adoptif, Léonard, à qui il reproche une impétueuse et irresponsable arrogance.
Cette conflictuelle passation de pouvoir intervient au moment même où la compagnie échappe de justesse à une tentative de rachat menée par Hammond, l'éternel rival d'Oldfield, lui aussi PDG d'une puissante multinationale spécialisée celle-ci dans l'alimentaire, et dont l'ultime ambition est d'obtenir le monopole mondial de la nourriture et des armes.
De son côté, Léonard, sur les conseils d'un ami, pour pouvoir faire ses preuves et gagner enfin l'estime de son père, rachète dans le dos de celui-ci une entreprise déficitaire sur laquelle il pourra « se faire la main ».
Mais cette courageuse initiative le jette bientôt sur l'échiquier intraitable du monde des affaires, un monde cynique et agressif, de couteaux et de pierres.

Note de mise scène

Sur fond d'une lutte mafieuse et acharnée entre deux multinationales dans les milieux de l'alimentaire et de l'armement, La Compagnie des hommes d'Edward Bond porte un regard ténébreusement lucide sur la complicité coupable qui unit nos démocraties libérales aux marchés financiers dans la course à l'exploitation du tiers monde, et dans la légitimation à des fins mercantiles, fut-elle atroce, de la guerre. 
C'est la pièce d'un théâtre poétique et rigoureusement critique qui se porte à la rencontre du monde des « faits » qu'il examine, et au contact duquel notre conscience morale recouvre sa faculté proprement humaine de s'interroger.
En arrière-plan, il touche du doigt une réalité gênante de notre quotidien, une zone d'ombre qu'il nous est difficile d'assumer sans malaise : notre adhésion muette et tacite, volontaire ou involontaire, mais en tous cas effective à la violence grâce à laquelle et dans laquelle nos sociétés vivent.

« Il y a une contradiction entre ce qu'il nous faut faire pour que notre société continue de fonctionner et ce qu'on nous dit que nous devrions faire pour être humains. Notre économie repose sur l'exploitation et l'agression. Nous attendons des milieux d'affaires qu'ils se montrent impitoyablement agressifs. En même temps nous attendons des individus qu'ils se montrent généreux et attentionnés dans la vie sociale. Le bon citoyen moderne doit être un citoyen schizophrène. »

Edward Bond

C'est aussi une réflexion poétique sur la notion de sens et de valeur aujourd'hui en crise dans nos sociétés occidentales. À travers le parcours initiatique de Léonard, ce jeune monarque orphelin pressé d'accéder légitimement au « trône », nous assistons au combat mené par un être humain pour s'enquérir de son identité et de la précieuse humanité qui lui manque. Au seuil de posséder la plus grande fortune du monde, le voici douloureusement pauvre de l'indispensable. Un curieux « essentiel » qu'il convoitera jusqu'au bout, un étrange objet symbolique autour duquel son père et lui se livreront une âpre guerre lourde d'enjeux spirituels. 
C'est une pièce sur ce geste, cette initiative, cet irrépressible désir d'honorer une haute et ultime exigence proprement humaine, celle de faire « sens » avec le monde et avec soi, et à laquelle nos sociétés marchandes croient pouvoir substituer la recherche incessante de toujours plus d' « avoir ».

Enfin c'est aussi une pièce sur ceux que la grande histoire laisse de côté, ceux sur les cendres de qui les puissants fortifient leur empire, ceux grâce aux souffrances de qui il s'accumule de l'argent. Un monde d'oubliés dont Bond s'attache à restaurer la faible parole, douloureuse et morcelée.
Elle s'exprime à travers le personnage de Bartley, un soldat prolétaire, un sombre clochard, un homme au cœur brûlé qui répare à son tour dans la cupidité et la violence le désastre de son déshonneur et de sa vie sacrifiée.

C'est l'errance de ces hommes dans un monde sournois où les victimes quand elles ne sont pas reconnaissantes envers leurs oppresseurs, finissent par devenir à leur tour d'impitoyables bourreaux, tel Wilbraham, joueur dépravé, écrasé par les dettes, alcoolique, complice lui aussi du mal dont il a besoin pour assouvir un vice dont il ne peut plus guérir.

L'auteur

Edward Bond est né 18 juillet 1934, au Nord de Londres.
C'est à la fin de son service militaire qu'il commence à écrire des pièces. Sa première, Les Noces du pape est créée par Keith Johnstone au théâtre du Royal Court de Londres dans une production semi-privée et n'est donnée qu'une seule fois. Ce n'est qu'avec la création et le scandale de Sauvés en 1965 qu'il devient un écrivain célèbre et résolument engagé.
Opposant actif au libéralisme thatchérien dans les années soixante-dix, Edward Bond aborde les problèmes sociaux et politiques de son époque. Il constate un malaise profond dans les sociétés contemporaines qui ne sont plus capables de se comprendre elles-mêmes et ont perdu toute notion de sens et de valeur. De telles sociétés pour Bond rendent possible la pire inhumanité.
Son théâtre s'interroge sur les vraies raisons de cette inhumanité et entend dévoiler la nature profonde du mal dont ces sociétés sont capables. Son style à la fois rationnel et visionnaire peint par métaphores un monde livré à la violence et à l'exploitation. 
De par l'ampleur numérique et l'ambition de son œuvre, le vaste développement de sa pensée et son engagement dans le renouvellement de la forme dramatique, Edward Bond s'impose aujourd'hui comme l'un des auteurs de théâtre les plus considérables de la seconde moitié du 20ème siècle et du début du 21ème.

 

Mise en scène Alexandre Morand
Avec Brice Carayol, Laurent Dupuy, Franck Ferrara, Patrick Mollo, Nicolas Oton, Patrick Oton
Création lumière Bruno Marsol
Régie Mathieu Zabé
Administration Clarisse Pineau

Créé en février 2004 au Théâtre des Arceaux.

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